Verbrugghe Paul (1919, Polincove – 2014, Polincove)
Cuirassier, 4ème Escadron. Agent de transmission motocycliste.

Distinctions
Ancien combattant 39-45
Croix de guerre – Croix du combattant
Médaille commémorative 39-45
Chevalier de l’ordre national du Mérite
Médaille militaire et vermeil UNC
Médaille de Gembloux et de Dunkerque
Ancien président honoraire des anciens combattants
Médaille départementale et communale
Ancien conseiller municipal
Ancien président et vice-président des chasseurs de Polincove
Ancien agriculteur – membre du club du 3e âge
La guerre
Camp de Sissonne – février 1940

Dépendait du Lieutenant Vié, commandant le 4ème escadron.
Citation
“Agent de transmission d’une valeur exceptionnelle montrant un mépris total du danger. A participé à toutes les opérations du Régiment du 12 au 29 mai et a accompli avec succès de nombreuses missions sous un feu violent de l’ennemi notamment à Thisnes, Merdorp, le 12 et 13 mai. Le 13 mai, bien que débordé par l’ennemi a pu rejoindre nos lignes avec sa moto après avoir fait héroïquement le coup de feu“
Journal de guerre
Du dépôt de cavalerie de Saint-Omer où j’étais resté depuis le début de la guerre tandis que le 7ème GAM partait sur les frontières, l’on m’achemina sur Turquant, à dix kilomètres de Saumur, où l’on formait un escadron du 2ème cuirassiers qui faisait partie de la 3ème division légère mécanique dont la base de formation était à Fontevrault et Varennes, deux villages situés à quelques kilomètres seulement de Turquant.
Quand la 3ème division légère mécanique fût formée nous partîmes de Turquant pour aller embarquer dans le train à Saumur d’où nous partons pour Sissonne où nous arrivons le lendemain 2 mars 1940. Là nous faisons beaucoup de manœuvres de jour ainsi que de nuit. Nous restons au camp jusqu’au 7 avril de la même année, date à laquelle nous regagnons un petit patelin du Nord qui s’appelle Bévillers où nous remettons chars, motos, camions en état lorsque vers le 11 avril nous subissons une première alerte qui dure plusieurs jours quand enfin nous partons à Neuville-en-Avesnois le 14 du même mois et là nous restâmes jusqu’au 10 mai.
Entre ces deux dates assez rapprochées je passe mon temps à remettre ma moto complètement en ordre et à donner un coup de main à un bon fermier du village qui était très chic avec moi et avec qui j’allais dans les champs, je me rappelle aussi de les avoir aidés à mettre bas plusieurs de leurs génisses; malheureusement cette belle vie-là ne pouvait pas durer car quand le 10 mai nous entendîmes pour la première fois la D.C.A. tirer à feu continu j’avais tout de suite pensé qu’il y avait quelque chose d’anormal du côté de la frontière belge et même nous nous étions levé pour admirer les premiers feux qui éclairaient le ciel tout entier et qui nous faisaient penser à ces belles fêtes qui ne seront plus près de revenir à présent, je crois.
Après avoir été un bon moment dehors nous nous recouchâmes jusqu’au matin et après s’être levé de nouveau à 6 heures, heure du réveil et avoir assisté au rapport de 7 heures où l’on fût étonné que l’on ne nous annonçait rien, nous retournâmes à la ferme où nous logions et là nous écoutâmes la radio et c’est ainsi que nous apprîmes l’entrée des troupes allemandes en territoire belge.
Tout à coup à 7 heures et demi du matin le lieutenant Vié, Commandant le 4ème escadron du 2ème cuirassiers nous fit rassembler et c’est là qu’il nous a dit qu’une demie heure après, c’est à dire à huit heures il fallait être parti, et en effet à l’heure fixe nous partîmes dans la direction de la Belgique après avoir chargé tout le matériel dans un brouhaha de moteur indescriptible. Les premiers kilomètres se passèrent très bien mais après que nous fûmes repérés par l’aviation ennemie qui déjà essayait de nous harceler nous avons mis les mitrailleuses en batterie sur les tourelles des chars qui soulevaient derrière eux un nuage de poussière ainsi d’ailleurs que les motos, side-cars et camions car nous passâmes par des petites rues longées bien souvent par des haies qui nous abritaient des vues de l’aviation ennemie mais néanmoins cette dernière nous avait repérée mais elle était prise violemment à partie par nos mitrailleuses lorsqu’elle essayait de nous mitrailler et c’est ainsi qu’un agent de transmission comme moi réussit à abattre un bombardier ennemi qui nous survolait en rase motte, avec son mousqueton, ce qui arriva d’ailleurs très rarement au cours de cette guerre éclair.
Le 11 mai nous arrivâmes tout de même sans trop d’embûches vers une heure du matin à Hévillers en Belgique après avoir reçu un accueil triomphal de la population surtout du côté de la ville de Mons où je jalonnais la route pour les véhicules lourds et c’est dans cette ville que la plupart des soldats Français firent leurs emplettes de tabac que les braves gens leur donnaient de bon cœur.
Quand cette ville-là fût traversée et à quelques dizaines de kilomètres de là nous rencontrâmes un premier obstacle, c’est à dire une barrière antichar que probablement des parachutistes ennemis avaient fait à l’aide d’arbres abattus en assez grand nombre d’ailleurs ; mais ayant vu cette barrière nous contournâmes celle-ci car l’on avait peur de tomber dans une embuscade allemande et nous fîmes passer tous nos véhicules à travers champs et nous ne reprîmes la route que quelques kilomètres plus loin et c’est vers une heure du matin, comme je l’ai déjà dit d’ailleurs plus haut que j’arrivais à Hévillers.
Là nous nous arrêtâmes chez le bourgmestre où je cassais la croûte en vitesse avec quelques tartines que le fermier du Nord m’avait donné au départ et après cela nous cherchâmes des emplacements pour abriter tous nos véhicules pendant quelques heures.
Voilà donc la première journée de la campagne de Belgique et comment elle s’est passée pour nous, cuirassiers ! ….
Le 11 mai au matin l’on nous réveilla de bonne heure et vers 8 heures nous partîmes d’Hévillers par un beau temps et après une petite journée de route et sans être trop harcelé par l’aviation ennemie nous arrivâmes à Thisnes, petit village situé entre Liège et Namur à cheval sur la route de Mons et là nous prîmes nos emplacements le long des haies et derrière les maisons tout en camouflant le plus possible les chars et les motos à l’aide de branchages. Une fois la mise en place de nos engins meurtriers nous nous appliquâmes à faire des barrières antitanks à l’aide de chariots, de charrues, de herses et de divers autres matériels agricoles, nous en avons même fait aussi à l’aide de tramways que l’on renversait au milieu des routes tandis que le génie se préparait déjà à poser les mines pour nous protéger d’un repli éventuel et ensuite enrayer l’avance ennemie. Tout ce travail-là fût terminé vers 23 heures 30.
Dans l’après-midi du 11 nous avions été survolé par neuf beaux avions Potez de bombardement, et ceux-ci de nationalité Française ce qui nous avait donné bon espoir pour les opérations futures, mais comme vous allez voir plus long nous fûmes assez vite déçus, mais néanmoins nous attendions l’ennemi avec confiance.
Tout le restant de la nuit j’ai monté la garde avec les copains agents de transmission comme moi. Et jusqu’à 4 heures du matin nous sommes restés dans une vieille maison où de là nous veillons sur la route et les champs environnants sans rien apercevoir et les copains, équipages de chars, furent réveillés; nous partîmes au poste de commandement du lieutenant Vié, commandant le 4ème escadron du 2ème cuirassiers pour prendre les plis et les porter aux chefs de pelotons qui avaient passé leur nuit également dans leurs chars.
Tout à coup vers 5 heures du matin, le 12 mai, jour de la Pentecôte, alors que la nuit était tombée nous entendîmes les premiers coups de canons échangés entre nos chars et les engins blindés ennemis qui venaient vers nous en nombre considérable et toute la journée ce fût une bataille acharnée où l’on infligea beaucoup de pertes aux unités adverses, mais également nos chars Hotchkiss avaient eu quelques avaries aussi. Quelques-uns étaient même hors de combat.
Le premier que je vis ce fût celui de l’adjudant Hillion qui nous avait rejoint la veille au départ d’Hévillers et quoique chef des agents de transmissions avait fait volontaire pour monter comme chef de char et avait même mis hors de marche une automitrailleuse belge dont les occupants étaient pour la plupart grièvement blessés et deux de nos side-cars furent envoyés pour emmener les malheureux dans une ambulance française qui les évacua vers l’arrière.
L’ennemi qui avait la maîtrise de l’air, complètement, nous pilonna toute la journée à l’aide de leurs fameux Stukas qui agissaient en piqué en lâchant leurs bombes à proximité de nos chars sans toutefois en atteindre. En plus de cela nos adversaires avaient repéré les motocyclistes qui étaient à l’abri dans une grange et nous mitraillaient sans cesse. En plus de cela nous étions pris sous un feu violent de l’artillerie allemande à tel point que le soir nous devions évacuer en toute hâte le village pour nous replier le soir sur Merdorp, petit bourg situé à quelques kilomètres de Thisnes en emmenant un copain qui avait été blessé légèrement au front en nous repliant tandis que le génie faisait sauter toutes les routes du village qui était déjà en flammes.
Le soir même les chars Somua qui étaient restés en réserve furent envoyés pour contre attaquer l’ennemi et, assistés par notre artillerie forcèrent les allemands à reculer d’une dizaine de kilomètres en leur infligeant beaucoup de pertes en hommes et en matériel. Malheureusement nous ne savions pas ce qu’était devenu le sous-lieutenant Constantin que l’on croyait perdu ainsi que tout son peloton comme présumé tué. Nous avions l’adjudant Hillion, le chef Lapouille et d’autres encore, et plusieurs prisonniers dont plusieurs avaient réussi à s’évader et à rejoindre nos lignes sans encombre. On sut le lendemain que le sous-lieutenant Constantin avait été envoyé pour faire une patrouille hardie à Hannut, petit village que l’ennemi occupait.
Voilà comment se passa pour nous la deuxième journée de la campagne de Belgique. Après une nuit assez calme où l’on avait préparé des mines et où l’on avait sommeillé quelques heures dans une cave humide, le début de la matinée fût marqué par de violents combats entre nos chars Hotchkiss et nos Somua d’une part et les blindés ennemis d’autre part. Nous pûmes malgré des difficultés énormes, réussir à maintenir l’ennemi sur ses positions malgré que celui-ci recevait sans cesse des renforts et commençait à lâcher des parachutistes sur nos arrières.
Dans l’après-midi, après que l’on eut cassé un peu la croûte dans une maison abandonnée par les habitants, nous fûmes pris à partie très violemment par l’artillerie adverse et l’aviation qui nous harcelait sans cesse tandis qu’un nuage de parachutistes tombait du ciel. Notre lieutenant m’envoya faire plusieurs missions très périlleuses en même temps que quelques copains qui étaient partis en mission d’un autre côté. Lorsque l’on revînt après avoir porté les ordres de repli nous constatâmes qu’une dizaine d’agents de transmission n’étaient pas revenus. Probablement qu’ils furent tués ou prisonniers car en revenant de mission nous fûmes pris à partie par les mitrailleuses de l’adversaire surtout que nous étions des proies faciles sur notre moto. Le lieutenant renvoya la plupart des motocyclistes pour suivre les chars qui se repliaient et nous ne restions donc qu’à trois à Merdorp, un logis, un copain et moi-même car le lieutenant nous avait dit qu’il fallait qu’on laissât partir tous les chars avant de nous en aller. Mais avant que l’on puisse partir nous fûmes encerclés par l’ennemi qui nous mitraillait tant qu’il pouvait et quand nous vîmes cela nous arrêtâmes et nous faisions feu avec notre mousqueton réussissant à faire reculer l’adversaire ce qui nous permis de foncer à toute vitesse dans le trou ainsi fait dans le dispositif de l’ennemi et l’on constata que plusieurs allemands gisaient inanimés sur le sol et c’est pour cela que quand on eut rattrapé la colonne le lieutenant Vié nous a dit qu’il allait nous proposer pour la Croix de guerre tous les trois pour notre belle conduite ce jour-là car on avait réussi à s’en sortir sain et sauf tout en ayant ramené nos motos bien que la mienne avait eu le réservoir percé par une balle et que j’avais bouché le trou avec un morceau de bois.
Au début de cette journée j’ai oublié de dire que notre surprise avait été bonne car l’on avait constaté que le sous- lieutenant Constantin ainsi que tout son peloton nous avait rejoint à Merdorp dans la nuit du 12 et 13 et avait ainsi échappé à l’étreinte de l’adversaire. Enfin ce jour-là je puis dire qu’on l’avait échappé belle. Voilà donc pour la journée du 13 qui fut terrible un bon moment de la nuit dans un chaos indescriptible car les routes étaient déjà encombrées de véhicules et de troupes qui devaient se replier sous la pression de l’adversaire.
Enfin, après bien des embûches nous arrivons à Tourrines [-la-Grosse] où les combats se poursuivrons pendant la journée du 14 et celle du 15 pendant une partie du matin mais avec un peu moins de violence tout de même que les jours précédents car l’ennemi se réorganisait probablement et de notre côté il en était de même aussi car le manque de chars se faisait déjà bien sentir et ceci à cause que l’on avait dû en abandonner à cause des avaries causées par les canons ennemis et qu’on ne touchait pas de matériel de remplacement.
Quelques jours plus tard comme vous allez le voir plus long nous ne pourrons former qu’un petit régiment de chars avec les premiers et deuxième cuirassiers ; enfin pendant ces deux jours où j’accomplis toujours avec bon succès mes missions périlleuses au travers des tirs des canons antichars et des mitrailleuses de l’adversaire nous réussissons à maintenir nos positions à peu près intactes mais après une nuit assez calme il n’en fût pas de même dans la matinée du 16 où l’on avait quitté Villers-la-Ville pour se poster aux alentours et où l’ennemi renouvelait de plus en plus ses efforts et là encore je devais porter des ordres de repli qui cette fois allait être assez important car on recula d’une trentaine de kilomètres d’un seul coup. Recul qui se passa en très bon ordre et au début de l’après-midi nous arrivons à Wagnelée où les équipages réparent quelques chenilles cassées à leurs chars, mais dans l’après-midi des chars ennemis étant signalés aux abords immédiats, les nôtres patrouillèrent dans le village et en particulier aux usines Thassard où là j’arrêtais en compagnie de quelques copains, un espion qui posait des bouteilles blanches sur les bords des fenêtres et des trottoirs, ce qui faisait un très bon repère pour l’aviation ennemie car la nôtre on ne la voyait jamais. Cet espion nous l’avons conduit devant le capitaine Granel.
Pendant ce temps un copain était parti conduire un gars dans un hôpital. Ce gars avait reçu une balle dans la cuisse et le copain, on ne devait plus le voir avant les approches de Dunkerque et je raconterai plus loin son odyssée. Ayant appris que cet espion fût fusillé, un habitant du village fit feu sur des sous-officiers Français qui étaient assis à la tourelle de leurs chars ; en voyant cela ces sous-officiers braquèrent leur canon dans la direction de la maison d’où était venu les coups de feu et envoyèrent plusieurs obus de rupture, ce qui occasionna une grande brèche dans la demeure et certainement que le criminel avait compris.
N’ayant rien aperçu comme adversaire nos chars prirent positions aux alentours du village où ils passèrent une nuit assez calme mais le lendemain matin une très violente bataille s’engagea au cours de laquelle bien de nos chars étaient mis hors de combat et c’est là que j’ai vu des équipages s’en aller à travers champs sans savoir où ils allaient car ils étaient comme fou et le visage brûlé et noirci vu qu’ils avaient dû abandonner leur char en feu et nous les ramenions à côté de nous pour les remettre un peu de leurs émotions.
Le soir venu nous sommes obligés de reculer encore une fois sous le feu violent de l’artillerie ennemie tandis que celle-ci était prise à son tour à partie par nos 105 court qui la réduisit même au silence. Nous avons roulé toute la nuit et nous traversâmes le canal de Charleroi au milieu des convois qui encombraient les routes. Et même je failli me casser la figure. Heureusement pour moi que j’allais doucement car un de mes repose-pied de la moto s’était enroulé autour d’un fil électrique tombé qui me fît atterrir contre un mur.
Enfin, après cet inconvénient sans suite nous traversons Charleroi au début de la matinée du 17 sous le mitraillage et le bombardement de l’aviation ennemie et nous arrivâmes dans l’après-midi du même jour à Roeulx où nous passons la fin de la journée assez tranquille. Tandis que le général, les colonels et tous les officiers étaient réunis nous mangeons un petit repas froid car on avait bien faim aussi à toujours rouler de jour et de nuit sans rien dans le ventre et sans presque dormir. Donc à la suite de la grande réunion des officiers une grave décision venait d’être prise.
Remerciements aux petits-enfants de Paul Verbrugghe
